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Cent ans de protection des arbres et des paysages à Esneux et en Wallonie (1905 – 2005),Benjamin STASSEN, 224 p., éditions Antoine Degive, 2005 L’exercice pouvait sembler anecdotique, désuet, tout au plus protocolaire ; en commençant à rédiger ce livre commémorant le centenaire de la Fête des Arbres à Esneux, Benjamin Stassen, le chantre de nos arbres remarquables, ignore sans doute qu’il va dérouler le fil d’une fabuleuse pelote de laine. Car la Fête des Arbres n’est pas un accident du hasard ; elle est le geste fort d’une révolte, aujourd’hui largement ignorée ou snobée, que Benjamin Stassen va faire revivre de sa verve limpide, ponctuée de belles photos expressionnistes. Un propos soutenu par des recherches historiques pluridisciplinaires, par une enquête extraordinaire sur les lieux, les hommes et les faits. On y découvre un militantisme écologique très efficace : celui d’une poignée de notables, écrivains, peintres, journalistes… Pour ces visionnaires, il est clair, dès la fin du XIXèmesiècle, que ce qui compte le plus est menacé. Cette fronde a un épicentre : là où commence l’Ardenne, là où se dévoilent les prémices de sa beauté : la boucle de l’Ourthe à Esneux. Face à cet état d’urgence, la seule pertinence devient l’impertinence. De toute la force de leur être, ce noyau d’agitateurs qualifie vertement industriels, forestiers, ingénieurs des Ponts et Chaussées de « massacreurs de sites », « agents du vandalisme », « arboricides », « barbares ». Le ton étonne, alors que de nos jours, les critiques écologiques se voient insipidement lissées et que certains ministres montent sur leurs ergots à la moindre ombre de critique. Certes, ce n’est qu’une des facettes de ce livre, la plus saisissante, selon moi. Vous inviter à lire ce chef-d’œuvre est pourtant inséparable de questions collatérales : pourquoi « les temps héroïques » narrés par cet ouvrage demeurent-ils si méconnus de nos jours? Pourquoi ce livre, publié en 2005, n’est-il pas devenu un best-seller (ne fût-ce que dans le monde environnemental)? Le comprendre, c’est se donner une nouvelle raison de vouloir lire ce livre. En réalité, la pensée écologique moderne est l’aboutissement choisi de la société qu’elle dénonce, creuse comme les valeurs de cette dernière. Cette pensée n’est généralement reliée ni au monde sensible qu’elle prétend servir, ni au passé. Benjamin Stassen, vu ses antécédents bibliographiques, ne pouvait que nous renvoyer à nos racines. Il évoque, à mon estime, la deuxième vague écologiste, celle des artistes (ici wallons comme Auguste DONNAY, Richard HEINTZ, Edmond PICARD). Leurs succès militants proviennent de ce qu’ils ont mis toute leur aura et tout leur être au service de la beauté du monde dont ils redoutaient l’étiolement, mais surtout de ce qu’ils ont parlé le langage de la Nature, en son nom. Seule l’authenticité affective est parlante ; n’en déplaise à ceux qui appellent au règne de la raison dont ils doivent bien concéder qu’elle n’enfante aujourd’hui que la déraison généralisée. Schématiquement on peut dire qu’à ce cri de passionnés de la nature, se levant aux aurores, avec flore ou chevalet, pour communier, a succédé la vague des gestionnaires scientifiques, beaucoup plus tiède. Puis celle de mai 68 est venue avec ses prolongements autarciques individualisés. Et enfin celle de l’écologie socio-politique, très préoccupée de sa reconnaissance sociale, et qui s’offre donc à être digérée par le système. Toutes ces vagues ont érigé leurs dogmes et se sont édifiées en méprisant ou en ignorant les précédentes et notamment la première qui nous soit historiquement connue : celle des sociétés agraires millénaires fondées principiellement sur le respect de la Nature et sur le culte de la Féminité, anéanties sous les coups de boutoir successifs des invasions nomades patriarcales (voir notamment Les dieux menteurs, Françoise Gange, Indigo éditeur, 2003). Depuis ces temps anciens, nous sommes « abrahamisés », peuple grégaire, sinon vulgum pecus pasteurisé, prêts à sacrifier notre descendance pour un dieu incertain, et coupés du temple dévasté où furent massacrées nos vestales (1). Cette première écologie est pourtant foncièrement indestructible ; elle a traversé toutes les Inquisitions et tous les lavages de cerveau pour perdurer dans une certaine paysannerie (2), chantée par Henri Bosco ou Jean Giono (3). Elle est la traduction immortelle de l’alliance que propose la Nature (« Viens et sens-moi ! », ainsi aurait pu parler un de ses prophètes ayant le sens du pastiche). L’épopée esneutoise de 1905 rappelle que seule une écologie enracinée peut nous animer et nous libérer. Alain Lebrun, janvier 2007 (1) Nous remercions au passage l’US Army, qui n’en rate pas une en la matière, pour avoir dénommé son char d’assaut-fleuron du nom de ce malus pater familias qu’était Abraham. En attendant un jour le transport de troupes amphibie Moïse ou la bombe à fragmentation Tobie, il est important de comprendre qu’il n’y eut jamais de « bons pasteurs ». Le nomadisme est une prédation qui arase un lieu et l’épuise avant de lorgner vers cet ailleurs où l’herbe est plus verte. La victoire des nomades, c’est celle de l’esprit de conquête et du mépris de la terre nourricière.
(2) Ainsi que dans les religions animistes, chez les mystiques chrétiens ( G.BRUNO, H.de BINGEN), les druides et druidesses rescapés, divers initiés, les philosophes vitalistes (H.BERGSON), les penseurs sensitifs (F.TERRASON), et … tous ceux qui aiment profondément la Nature.
(3) Voir, par exemple, Les vraies richesses, Grasset éditeur, 1937 : « Vous n’aviez pas l’air de savoir que les temps modernes n’ont pas seulement résolu le problème de la désintégration de l’atome, mais qu’ils ont effectué la désintégration des esprits, libérant sans raison des forces spirituelles qui nous étaient nécessaires pour vivre une vie humaine. Les spéculations purement intellectuelles dépouillent l’univers de son manteau sacré. Le monde portait les hommes quand il était revêtu de son inextricable forêt. Alors, générateurs de sources et d’ombres, ses halliers encombraient les chemins ; la paix et la joie marchaient à notre pas ; l’esprit a fait du monde ce désert nu.» (pages 13 et 14 de l’ouvrage cité).
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